Jean-Marc LICHTLE
Avant de rentrer dans l'arène présentons les protagonistes. A ma gauche Windows, un système d'exploitation apparu vers le milieu des années 80 et qui, à travers de nombreuses mutations a souvent changé de forme pour s'adapter au marché professionnel avec Win NT ou pour garder la pole position sur les systèmes grands publics avec W95 puis W98 et les suivants. A ma droite le challenger, LINUX, un système d'exploitation bien plus jeune puisqu'il date de 92 mais qui bénéficie dès sa naissance et par un simple effet de génétique d'une grande partie des avantages de UNIX, né en 1969, système qui lui a donné la vie. LINUX est un produit libre c'est à dire qu'il satisfait au quatre conditions qui définissetn un logiciel libre:
Précisons pour être complet que LINUX est souvent présenté sous forme
de "Distribution" un terme qui peut être présenté
comme un peu équivalent à "compilaton" en musique.
Une distribution tout à fait courante contient sans problème de 2
à 3000 paquets, chaque paquet correspondant à un programme ou à une
bibliothèque, en tout état de cause une nouvelle fonctionnalité du
système. C'est ainsi que LINUX est généralement livré avec une foule
de logiciels applicatifs parmi lesquels on trouve généralement au
moins un serveur web, deux ou trois gestionnaires de bases de données
(relationnels), encore plus de navigateurs, quelques logiciels de
messagerie, au moins deux "pack office", quelques
logiciels de traitement d'image et les applications multimédia classiques
soit de quoi équiper confortablement le PC en logiciels d'application,
tant pour une utilisation privée que professionnelle.
Il convient de préciser que l'installation d'une distribution LINUX
complète se fait généralement en moins d'une heure, ce qui est simplement
un record compte tenu de la palette des applications qui sont généralement
sélectionnées.
Bien sûr à ma gauche on trouve un éditeur capable de mettre en avant
les mêmes fonctionnalités mais elles ne sont pas livrées avec le système
d'exploitation et doivent faire l'objet d'un investissement additionnel.
Quand à leur installation, ce sera bien sûr une opération par logiciel
ou groupe de logiciel.
Il est assez difficile de se faire une opinion fiable quand à la performance
et aux mérites comparés des deux systèmes d'autant plus que les recherches
sur Internet ou la lecture des articles de presse ne donnent que des
éléments de réponse parcellaires. L'année 2002 a été très riche en
communications sur le sujet. Une publication a eu l'effet d'une bombe,
l'étude d'IDC concluant que Windows était, tout compte fait, moins
cher à l'exploitation que LINUX, la différence pouvant être estimée
entre 11 et 22%.
Cette allégation est d'autant plus curieuse qu'elle va à contre-courant
d'études similaires conduites par des cabinets au moins aussi sérieux
et qui arrivent très généralement à une conclusion inverse. Selon
Robert Frances Groupes arrive à la conclusion que LINUX est globalement
deux fois moins cher que le système concurrent, Cybersource chiffre
quant à lui l'écart à 25% toujours en faveur de LINUX. Concernant
le résultat curieux auquel arrive le premier cabinet cité il faut
savoir que l'étude était commandée par ... Microsoft ce qui peut expliquer
la conclusion.
Je ne rentrerais pas plus avant dans l'analyse des publications et
le débat d'expert. Il est évident que selon le type d'application
choisie et la méthodologie adoptée on peut trouver des avantages à
chacun des deux systèmes. C'est d'ailleurs en se plaçant dans un des
ces cas particuliers qu'IDC est arrivé à une conclusion mathématiquement
étayée, à défaut d'être parfaitement objective.
Loin de ce débat je fonderais mon propos sur une autre approche,
étayée elle aussi par un chiffre publié par IDC qui a dénombré près
de 5 millions de PC vendus en France en 2002 répartis en 3.640 millions
de PC bureautique, 1.170 millions de serveurs et 145 000 portables.
Les acteurs dominants du marché du hardware sont dans l'ordre HP-COMPAQ,
NEC, DELL, IBM et FUJITSU SIEMENS.
En soi le chiffre de cinq millions de machines réparties sur les
tous les constructeurs de hardware du marché est impressionant. Si
on prend maintenant en compte le fait que APPLE détient une part honorable
mais objectivement marginale du marché, que LINUX, malgré une percée
importante sur le secteur des serveurs représente encore une faible
part des systèmes installés surtout en bureautique ou en utilisation
domestique il vient que le grand gagnant de ces ventes est l'éditeur
qui fournit tous les constructeurs de matériels en softs ! Chaque
PC vendu en France est vendu avec une licence, généralement OEM, d'un
des systèmes d'exploitation édités à Redmond. De très rares unités
échappent à cette règle. Certains assembleurs acceptent de vendre
une machine sans système d'exploitation en sachant parfaitement que
l'acheteur a peu de chance de faire partie des cette minorité amusante
qui utilise LINUX et que le plus souvent il va se dépêcher d'installer
une copie illicite.
Ne perdons par ailleurs pas de vue que tous les constructeurs et
les vendeurs de matériels sont soumis de la part de la firme de Redmond
à une forte pression pour que soit inclue une licence OEM avec chaque
machine vendue. Au point d'ailleurs qu'il arrive qu'on entende dire
que la vente d'un PC sans système d'exploitation est impossible, voir
même illégale ! Un comble quand on sait que c'est justement la vente
forcée d'un système d'exploitation qui est purement et simplement
illégale. Nous avons abordé ici le système d'exploitation. Mais avec
un système d'exploitation, au sens strict de ce terme, on ne fait
pas grand chose. Et le système de Redmond est justement un système
d'exploitation au sens strict. Il faut donc ajouter un traitement
de texte, un tableur, parfois un gestionnaire de bases de données
etc. Rapportez cette liste de commission à la masse des machines concernées
et, même en tenant compte du fait que les Français sont certainement
bien classés sur le taux de piratage, il vient un montant qui ne déparerait
pas à côté des chiffres qui constituent les comptes de la nation.
N'oublions surtout pas que cette somme est versée par la communauté
nationale à un éditeur de logiciel étranger. Il n'est pas besoin de
s'étonner, dans ces conditions, que le patron de la boutique détienne
la plus grosse fortune du Globe, que les profits de la société rappellent
des chiffres qu'on ne rencontre généralement qu'au lendemain d'une
élection, de préférence dans une république bananière !
Un passage à LINUX permettrait, pour chaque machine convertie au
système alternatif, l'économie de plusieurs centaines d'Euros. A l'échelle
de la communauté nationale l'économie se chiffrerait en centaines
de millions d'Euros !
Mais alors me direz vous, si la démonstration est aussi parfaite,
pourquoi le mouvement n'est-il pas plus engagé ?
Je suis assez tenté de dire que la résistance au changement est l'un
des facteurs essentiels qui explique la faible pénétration de LINUX,
tant au niveau de l'utilisation individuelle que des entreprises.
Les Directions Générales ne sont peut-être pas encore assez conscientes
du potentiel d'économies possibles. De leur côté les Directions Informatiques
n'ont certainement pas cherché, pour partie d'entre elles, à s'aventurer
dans une direction non orthodoxe. Qu'un réseau motorisé par un système
d'exploitation majeur vienne a s'effondrer et on dira "défaut
connu, on reboot on nettoie et ça repart". Qu'un réseau basé
sur un système libre type LINUX ou BSD vienne à subir le même avatar
et le Directeur Informatique aura du mal à expliquer à une DG agacée
le bien fondé du choix d'une alternative au leader bien connu.
La résistance est toutefois en train de faiblir. Selon une étude
récente publiée dans "La Tribune" le 27 mars 2003 50%
des entreprises clientes Microsoft envisageraient de passer à LINUX
sur les serveurs dans les 12 prochains mois. Pour la bureautique le
mouvement est moins net mais ne fera que s'amplifier au fil du temps.
Déjà certains grands corps de l'état sont passés à LINUX. L'éducation
Nationale a un plan de passage progressif aux logiciels libres. Toutes
ces lézardes vont peu à peu fissurer la forteresse de Redmond et aboutir
à un partage du marché.
Ne voyez pas dans mon propos l'affirmation que le passage aux logiciels
libres, à LINUX en particulier, sera sans douleur ni efforts. Je fais
partie de ceux qui ont pris le train en route il y a déjà quelques
années. Je mesure donc bien, à l'aune du chemin parcouru, la distance
qui reste à franchir pour faire de LINUX le challenger reconnu du
système établi.
N'oublions pas enfin, que sauf dans les familles qui ont préféré
APPLE et celles, peu nombreuses, qui sont déjà passées à LINUX, les
enfants sont élevés depuis leur plus jeune âge à l'usage du cliquaudrôme
de Redmond. Cette culture informatique est ensuite (bientôt on pourra
dire "était") nourrie du passage à l'école, au lycée,
suivi éventuellement d'études supérieures dans une grande école ou
une université.
Avez vous déjà réfléchi que nos établissements scolaires étaient certainement les pires repères de pirates qui puissent exister ? Et qui se souvient d'avoir entendu parler d'un contrôle des licences dans une école ou une citée universitaire ? Pour ma part je ne garde pas le souvenir d'une information de ce genre alors que j'entends ou lis régulièrement des messages adressés aux entreprises par le BSA et qui insistent sur la nécessité d'être en règle en cas de contrôle. Effet du hasard ou simple manque d'intérêt pour le menu fretin ? Difficile à dire. Pour ma part j'ai une autre explication bien moins brillante. Nos enfants sont, dès le sevrage, vaccinés à la marque de Redmond, élevés ensuite à la même potion. On les laisse enfin libres de se former sur les logiciels qu'ils auront piraté après quoi ils débarqueront en entreprise avec un CV qui précisera qu'il savent couramment utiliser tel traitement de texte bien connu ou tel tableur présenté comme incontournable. La tentation de l'employeur est alors forte d'utiliser directement ses compétences en mettant à disposition, cette fois espérons le avec les licences nécessaires, les mêmes logiciels.
Un changement complet des mentalités, une refonte de la façon de voir
les choses serait pourtant tellement profitables. Plutôt que d'investir
une fortune en licences, pourquoi ne pas utiliser ces sommes pour
faire de la formation ?
Oh bien sûr les stagiaires auraient des surprises. Ils découvriraient
par exemple qu'on peut très bien faire du courrier au format pdf,
un format exploitable par tous les systèmes informatiques qui se respectent,
que le format xml est parfait pour stocker les informations d'un tableur.
Ils découvriraient certainement aussi, et c'est certainement un des
aspects les plus intéressants, qu'un tableur doit servir à faire du
calcul et non du traitement de texte, que les données organisées sont
tout aussi bien rangées et exploitées via un gestionnaire de bases
de données et accessoirement, que la ligne de commande demeure le
moyen le plus efficace d'obtenir quelque chose de précis de l'ordinateur.
En un mot les stagiaires découvriraient une approche différente, plus
informatique, plus performante.
Évidemment, il va sans dire que le passage à LINUX devra comporter
les passerelles qui permettrons de récupérer le travail qui a déjà
été réalisé, de faire une mise à jour éventuelle de celui-ci et d'en
faire une nouvelle version. Soyez rassurés, il y a bien longtemps
que les distributions courantes offres des outils qui permettrons
à l'utilisateur de récupérer ses anciens fichiers. Il pourra même
conserver ses habitudes, les bonnes et les mauvaises.
Une étude économique comparant les deux systèmes est à mon sens relativement illusoire. Par contre il est évident qu'une refonte des habitudes et un investissement massif dans la formation des sommes économisées sur l'achat de licences ne peut que conduire à une amélioration générale et très bénéfique des connaissances des utilisateurs. C'est certainement, du moins pour le domaine de l'utilisation bureautique, le principal apport potentiel à attendre de LINUX.
Mon propos paraîtra certainement iconoclaste. Certes, j'ai à certains
endroits forcé le trait. Ne pensez pas toutefois que je fasse de l'anti
Redmond primaire et viscéral. Je pratique ce système tous les jours
au travail. Puis rentré chez moi je me mets devant ma Linuxette pour
mes activités privées. Je suis donc très bien placé pour faire une
comparaison objective des deux systèmes. Un comparaison qui me fait
dire aujourd'hui que 95% des objections qui pourraient être
faites à l'adoption de LINUX ne résistent pas à un examen attentif
et à une démonstration convaincante. Le seul domaine dans lequel le
retard de LINUX est évident est celui des jeux PC. Ces produits ne
relèvent toutefois, à mon sens, pas de l'informatique.
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